Le drame guinéen réside dans le fait que tant d’hommes et de femmes influents varient autant que l’ancien opposant historique

Le drame guinéen réside dans le fait que tant d’hommes et de femmes influents varient autant que l’ancien opposant historique

Je viens de lire l’excellente tribune d’un citoyen guinéen, Amadou Sadjo Barry, professeur de philosophie à Québec au Canada, publiée le 18 octobre dans Le Monde Afrique. Voilà ce qu’il écrit : «L’affaire du troisième mandat ne devrait pas constituer le seul objet de la lutte pour l’émancipation démocratique de la Guinée… Le problème dépasse la personne d’Alpha Condé lui-même, il tient à la personnalisation du pouvoir politique et à la longue criminalisation de l’Etat qui en découle. En réalité, les luttes politiques ont toujours été des luttes pour contrôler à son seul avantage les réseaux d’accumulation de la richesse.»

Je partage sans aucune réserve ce point de vue qui est d’ailleurs fort valable ailleurs qu’en Guinée, dans quelques autres pays du continent. Personnalisation du pouvoir politique, criminalisation de l’État, accumulation de richesses par les réseaux politiques qui se confondent avec les réseaux affairistes. Je suis à nouveau sur la même ligne que l’auteur lorsqu’il affirme que « rien ne nous dit qu’un changement au niveau de l’exécutif se traduirait par une métamorphose de la logique criminelle de la gouvernance, lourdement ancrée au sein de la société. La majorité des opposants actuels ont contribué par leurs engagements au sein des gouvernements précédents à perpétuer «la politique du ventre» qui a longtemps régi le système politique guinéen.»

Le seul problème aujourd’hui n’est pas la volonté du président Condé de s’accrocher au pouvoir en s’affranchissant de la Constitution actuelle qui n’autorise que deux mandats et interdit toute modification de cette disposition par une procédure de révision. Le seul moyen pour le pouvoir en place de sortir du piège de la limitation de mandat – adoptée précisément pour tenir compte de l’histoire politique tourmentée du pays et des régimes autoritaires successifs – est de changer de loi fondamentale. Ce n’est pas le seul problème. Mais c’est un problème sérieux. Parce que le succès d’une telle entreprise tuerait, peut-être pour quelques décennies encore, l’espoir d’une Guinée qui pourrait échapper à la malédiction de la personnalisation du pouvoir et de la criminalisation de l’État.

Amadou Sadjo Barry a raison lorsqu’il rappelle que nombre d’opposants actuels ont été associés à la gouvernance peu vertueuse du passé. Le président actuel, comme chacun sait, a aussi longtemps été le premier opposant aux régimes autoritaires et rongés par la corruption, notamment celui du général Lansana Conté. Et sa gestion de l’État une fois arrivé au pouvoir s’est sensiblement éloignée de celle que beaucoup espéraient compte tenu de sa longue lutte pour les idéaux démocratiques et les libertés qui l’ont maintenu en exil en France pendant quelques décennies.

Les hommes varient. Alpha Condé est loin d’être le seul exemple d’hommes politiques qui aient donné le sentiment d’avoir sensiblement changé de convictions sur des principes pourtant fondamentaux au fil des années, et en particulier à partir du moment où ils ont conquis le pouvoir longtemps convoité. Rien ne dit que les premiers opposants aujourd’hui au président Condé sont plus démocrates, plus respectueux des droits humains, plus intègres, plus soucieux de l’intérêt général du pays que lui.

Cela ne change rien à la réalité du moment : un président en place cherche par la ruse et la maîtrise de l’appareil de répression à rester au pouvoir, en sachant fort bien que cela mettrait le pays sous une vive tension. En sachant parfaitement que les batailles politiques raviveraient les crispations entre les groupes ethnoculturels dominants. C’est là aussi une partie non contestable de la réalité guinéenne. Le seul argument avancé par les partisans du président pour justifier la volonté de changer de constitution est que l’actuelle a été rédigée et adoptée par un Conseil national de transition alors que le pays sortait d’un régime militaire. Élu en 2010 et réélu en 2015 sur la base de cette constitution, le président découvre donc aujourd’hui qu’elle est issue d’un processus qui serait non démocratique.

J’ai suivi de très près les développements politiques et sécuritaires en Guinée entre 2006 et 2010, et étais en mission dans le pays pendant la sanglante répression des manifestations en janvier et février 2007. J’y étais aussi trois ans plus tard lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2010, alors qu’un nouveau départ démocratique semblait possible. Qu’on en soit là, à compter encore des morts, des jeunes bien sûr, des blessés, des humiliations inacceptables dans les rues de Conakry, près de dix ans après l’élection au second tour d’Alpha Condé, est désespérant. La responsabilité personnelle du président Condé est clairement engagée.

Mais le cœur du drame guinéen réside dans le fait que tant d’hommes et de femmes influents de la société guinéenne, personnalités politiques, du monde des affaires ou de la société civile, varient autant que l’ancien opposant historique dans leur attachement aux principes qu’ils juraient de pouvoir défendre au péril de leur vie. Un ami guinéen me dressait récemment la liste des personnalités du pays qui étaient passées en quelques mois d’une dénonciation violente et bruyante de la gouvernance du régime Condé à un soutien public sans réserve au camp présidentiel et bien sûr à l’idée d’un troisième mandat.

Ces informations m’ont conforté dans l’analyse que je faisais depuis quelques années des manipulations constitutionnelles aux fins de maintien au pouvoir de présidents en exercice : le véritable problème, c’est la facilité avec laquelle beaucoup trop de personnalités influentes changent de camp et font une démonstration éclatante de la légèreté de leurs convictions, voire de l’absence d’un cadre éthique à leurs choix politiques. Le président Condé, comme beaucoup d’autres chefs d’État, et comme tout acteur politique raisonnable, prend des décisions et pousse ses pions sur la base de son anticipation de la réaction populaire et de celle de tous les leaders d’opinion qui peuvent orienter cette réaction populaire dans un sens ou dans un autre.

Un chef d’État ne songera à déclencher un processus de remise en cause d’une constitution qui l’empêche de rester au pouvoir que s’il a quelques signaux qui lui font penser qu’il peut mobiliser suffisamment de soutiens dans son entreprise. Ces signaux dépendent de la force des institutions et derrière elle de la force morale des personnalités qui incarnent les institutions. Ils dépendent aussi du ratio, au sein des cercles influents, entre les hommes et les femmes qui ne transigent pas sur des principes fondamentaux et ceux qui sont prêts à rallier n’importe quelle cause contre quelque rétribution immédiate ou future, ou par solidarité ethnique avec un chef qui risque de perdre le pouvoir.

C’est d’abord au sein même de l’entourage du président Condé, de son parti, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), de ses alliés politiques, de ses réseaux de soutien dans les différentes provinces qu’auraient dû émerger un nombre critique de voix opposées au projet de changement de constitution qui le lui auraient fortement déconseillé en toute discrétion. En Guinée comme dans beaucoup de pays de la région, c’est la réaction opposée qui domine : tous les membres et alliés du camp présidentiel accourent pour encenser la belle idée de leur champion, celle de réviser ou de changer de constitution et de verrouiller parallèlement le processus électoral pour assurer la victoire à un éventuel référendum et aux élections présidentielles.

Pour huiler la machine politique qui se met alors en place pour réussir le pari du maintien au pouvoir en se débarrassant des règles établies, il suffit ensuite de mettre des ressources financières considérables à la disposition des équipes et des leaders d’opinion dépêchés dans les régions. Outil supplémentaire puissant mis aussi au service des ambitions présidentielles, aussi dangereuses fussent-elles pour la cohésion nationale : l’administration publique. En Guinée, des hauts fonctionnaires sont déjà mobilisés pour accompagner le pouvoir politique dans son projet.

Si le diagnostic sur l’état de la Guinée établi par Amadou Sadjo Barry dans sa tribune est très juste, la piste préconisée est à mon avis à la fois peu réaliste et risquée. Voici ce qu’il écrit : «Il faut fonder politiquement la Guinée : Alpha et ses opposants peuvent-ils relever le défi d’être les véritables pères de la nation guinéenne, celle justement qui attend toujours de naître ? Si oui, il faudra donc, le temps d’en jeter les bases, suspendre la prochaine élection présidentielle pour privilégier un départ négocié de l’actuel président… L’urgence n’est pas l’élection de 2020, mais la tenue d’un dialogue national. Que de celui-ci puisse naître un nouveau gouvernement, composé à la fois des membres de l’opposition, de la société civile et du gouvernement actuel. Voilà qui serait prometteur».

La Guinée a tout à fait besoin d’être refondée politiquement et de tourner la page de plusieurs décennies de gouvernance autoritaire, clanique, souvent corrompue, globalement inefficace, qui a entretenu par ailleurs un climat de méfiance, de défiance et de rivalité entre différents groupes ethniques. De Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté et Moussa Dadis Camara, tous les régimes qui se sont succédé ont partagé la plupart de ces traits. L’avenir de la Guinée sera plus serein que lorsque les Guinéens regarderont leur histoire en face et décideront de ce qu’ils veulent vraiment comme valeurs partagées, comme mode de gouvernance politique et économique, comme modèle de gestion de leur diversité, comme socle de la construction nationale.

Mais ce moment-là, celui où peut se faire un travail de fond, un dialogue national ambitieux, ne ressemble pas du tout au contexte d’aujourd’hui. Quand on connaît la personnalité du président Condé, le parcours des hommes forts de son entourage, le degré de méfiance entre le camp du président et celui de l’opposition, le basculement déjà effectif dans le cycle classique des manifestations et de la répression violente, on ne peut raisonnablement espérer la tenue d’un dialogue national sur des questions de fond qui déboucherait sur un gouvernement d’union nationale et un départ négocié du président. Alpha Condé arrivera au terme de deux mandats de cinq ans en novembre 2020. Il lui suffit de s’engager à respecter la constitution sur la base de laquelle il gouverne depuis 2010, d’assurer l’organisation d’élections législatives puis de la présidentielle de 2020, et de passer la main.

Toute autre formule qui sortirait du cadre de la loi fondamentale en vigueur ouvrirait la voie à un régime d’exception et à un possible retour des militaires au pouvoir. Dans une sortie le 19 octobre à Koba, dans la préfecture de Boffa, s’exprimant en langue soussou (de la région naturelle de la Basse Côte), le président a estimé que les dernières manifestations ne concernaient que deux quartiers de Conakry, Bambeto et Cosa, que les opposants organisaient « la pagaille » pour décourager les investisseurs et qu’ils étaient responsables de toutes les violences. Aucun lien donc entre les manifestations et la dizaine de morts décomptées d’une part et le projet de changement constitutionnel de l’autre.

Le président, ancien opposant historique et chantre de la démocratie en Afrique, a ajouté ceci : «Croyez-moi, le train est déjà en marche et personne ne peut l’arrêter. Nous allons conduire le train jusqu’au jour où Dieu le voudra». Dieu décidera donc en lieu et place de la constitution. Le président Condé est conscient des risques qu’il fait prendre à son pays mais ne les redoute pas. Il n’est certainement pas le seul problème de la Guinée aujourd’hui. Mais son attitude est une menace grave à la paix et à la sécurité dans son pays, dans un contexte régional ouest-africain qui n’a vraiment pas besoin d’une nouvelle situation de crise. C’est en cela que le président est une grande partie du problème.

Par Gilles Olakounlé Yabi

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