Tierno Monénembo – « De l’importance de bien nommer notre monnaie » (Chronique)

Tierno Monénembo – « De l’importance de bien nommer notre monnaie » (Chronique)

Le nom d’« éco » a été choisi fin juin pour le projet de monnaie unique d’Afrique de l’Ouest prévue dès 2020. Un choix pertinent  ? Pas sûr.

La question monétaire est d’importance cruciale pour une Afrique en quête d’émergence économique.

Le franc guinéen, le franc congolais, le franc burundais, le franc rwandais, le franc djiboutien ! Vous ne rigolez pas ? Et le dollar zimbabwéen, le shilling du Kenya, de la Tanzanie, de l’Ouganda et d’ailleurs ? Heureusement, nous avons quelques pays pour sauver l’honneur, des pays bien de chez nous où les pièces sonnantes et trébuchantes tintent en langue locale. Au Ghana, c’est en cedi que l’on fait ses emplettes. Au Nigeria, c’est en naïra que l’on s’acquitte de ses impôts. En Angola, c’est en kwanza que l’on se paie un verre. En Zambie et au Malawi, c’est en kwacha que l’on jette l’argent par les fenêtres. En Gambie, c’est en dalasi que l’on se ruine. Je dis cela parce qu’un événement que l’on attendait depuis les Indépendances vient de se produire à la Cédéao : la création d’une monnaie unique pour l’ensemble de la zone.

Hélas, une grosse maladresse est venue tout de suite ternir cet heureux événement : le baptême de cette nouvelle monnaie qui dédouble notre espoir et ajoute à notre fierté a été volontairement raté. Rendez-vous compte, bientôt, nous allons devoir compter, en éco. Vous avez compris ? En éco ! C’est là tout le travers de nos technocrates : un groupuscule de copains s’enferme dans une salle et décide de notre sort sans consulter rien ni personne : ni le peuple, ni l’histoire, ni la géographie.

Un peu d’histoire pour s’éclairer

D’où ont-ils bien pu sortir ça : éco ! Ecco ? Échos ? Écot ? Qu’es aquo  ? Le mot économie en raccourci peut-être ? Ou alors, a-t-on voulu faire comme Giscard d’Estaing – nos intellectuels sont tellement mimétiques ! – qui avait sans succès voulu que l’Europe place ses revenus en écus et non en euros. Éco, un mot ridicule et inepte qui ne parle à personne ! Et si l’on s’était donné la peine de lire la carte ? Bafing, dioliba, ferlo, fouta, tonkoui, atakora ! Niani, Koumasi, Tombouctou ! Et si l’on s’était tourné vers le passé ? Chaka, Soundiata, Dan-fodio ! Et si l’on avait célébré nos indépendances ? Nkrumah, Cabral, Olympio ! Pourquoi pas – une fois n’est pas coutume – un clin d’œil à nos cousins d’Amérique auxquels nous devons le jazz et la salsa, la mode afro et le panafricanisme ? Haïti, Toussaint, Pétion, Dubois, Garvey, Padmore, Blyden !

Hé, messieurs les technocrates, pourquoi pas Africa, tout simplement ?

Pourquoi pas le nom d’une ethnie  ?

On m’aurait demandé mon avis, c’est le nom d’une ethnie que j’aurais proposé. Non, non, ni peul ni mandingue, ni sonraï, ni haoussa, ni yoruba, ni ashanti. Ces ethnies-là font peur par leur démographie et par leur poids historique. On leur prête à juste raison des tentations hégémoniques. Les ethnies minoritaires sont plus rassurantes : diola, nalou, baga, coniagui, mano, guéré, dida, bété, goun, éwé, dogon, gourounsi. Oui, mais ces ethnies-là aussi ont un défaut : elles sont minoritaires, certes, mais trop localisées, elles manquent d’envergure régionale. Ce qui fait qu’il n’en resterait qu’une pour donner son nom à la première monnaie panafricaine : le bassari. Cette ethnie a le mérite d’être minoritaire et régionale puisqu’on la retrouve aussi bien au Sénégal qu’en Guinée, au Ghana qu’au Togo. Et puis, le mot bassari sonne bien. Vous ne trouvez pas ?

Débaptiser le Nyassaland et les deux Rhodésie, la Haute-Volta, et la Gold-Coast n’a rien de folklorique, je vous assure. C’est un éminent signe de prise de conscience, un désir d’émancipation, un acte de souveraineté. Ne laissons à personne le pouvoir de nous désigner, faisons-le nous-mêmes ! Le disant, je suis tenté de paraphraser Albert Camus : « Mal nommer notre monnaie, c’est ajouter au malheur de l’Afrique. »

* 1986, Grand Prix littéraire d’Afrique noire ex-aequo, pour « Les Écailles du ciel » ; 2008, prix Renaudot pour « Le Roi de Kahel » ; 2012, prix Erckmann-Chatrian et Grand Prix du roman métis pour « Le Terroriste noir » ; 2013, Grand Prix Palatine et prix Ahmadou-Kourouma pour « Le Terroriste noir » ; 2017, Grand Prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre.

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