Massacre au Mali : le pays entre guerre civile et balkanisation (Par Patrick Forestier)

Massacre au Mali : le pays entre guerre civile et balkanisation (Par Patrick Forestier)

Dans la zone de Mopti, au centre du Mali, les attaques se multiplient de manière exponentielle depuis 2016. Le risque de balkanisation du territoire est de plus en plus réel.

Le président malien Ibrahim Boubakar Keïta tire le signal d’alarme. Car la situation est grave, à deux doigts de la guerre civile. « Ce n’est pas à un cycle de vengeance, de vendetta, que ce pays doit être conduit » a-t-il dit en appelant à des retrouvailles entre Maliens qui, « seules, ajoute-t-il, permettront à notre nation de survivre ». Une prière après un nouveau massacre au centre du Mali où une centaine d’habitants du village dogon de Sobane-Kou où femmes, enfants et vieillards n’ont pas été épargnés par une cinquantaine d’hommes armés qui ont déboulé à moto ou sur des pick-up.

Des représailles deux mois et demi après une autre tuerie, celle d’Ogossagou, ou 160 Peuls avaient été massacrés par des chasseurs dogons. Il est vraisemblable que les victimes se soient transformées en bourreaux dans des représailles qui menacent désormais le Mali d’un autre conflit, autrement plus meurtrier que la guerre aux terroristes. Si l’antagonisme entre agriculteurs et éleveurs, somme toute assez classique, s’accompagne de tensions ancestrales, la rébellion au nom de tous les Peuls du prêcheur Amadou Koufa a changé la donne.

Les conflits entre villageois se réglaient jadis avec des fourches et des bâtons. Aujourd’hui, les deux communautés s’affrontent à coups de kalachnikov. Des armes fournies aux jeunes Peuls par les rebelles du Front de libération du Macina affilié au Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (GSIM), fusion de plusieurs katiba dirigées par le chef touareg Iyad Ag Ghali, qui a fait allégeance à Al-Qaïda.

L’impuissance militaire

En faisant croire que le djihad unifiera la nation peule, répartie dans les pays du Sahel, au nom de la grandeur de l’ex-empire du Macina, Amadou Koufa exacerbe l’antagonisme entre Peuls et Dogons. Aux problèmes de terres traditionnels se superpose désormais un combat politico-religieux, qui entre dans le combat mené par l’armée malienne et la force française Barkhane. Deux entités militaires qui sont impuissantes à juguler cet engrenage mortifère très dangereux qui fait glisser un peu plus le Mali et ses voisins dans le chaos.

Le nouveau gouvernement d’IBK ne semble pas avoir plus de recettes que le précédent pour régler le problème. Idem pour le dispositif Barkhane qui se garde bien d’intervenir contre ces groupes de tueurs, qui font plus de victimes que les combats contre les terroristes. Au risque pour Paris d’être accusé de complicité de meurtres en ne réagissant pas sur le plan sécuritaire comme elle le fait partout au Sahel. En opérant désormais dans la région de Gourma, au sud-ouest de leur base principale de Gao, les soldats de Barkhane se sont rapprochés des régions ou ont lieu les massacres, qui pourraient se produite bientôt dans les zones voisines.

Déstabiliser le pays et impliquer les forces françaises, c’est ce que cherchent les chefs des différentes factions islamistes. Mis à part condamner ce dernier massacre comme vient de le faire le ministre Jean Yves Le Drian à l’image de nombreux autres pays scandalisés par le sang versé de civils, Paris apparaît tétaniser face à ces tueries de masse que son allié, le gouvernement malien, n’arrive pas à stopper. Un grand écart pour les forces françaises qui cherchent à marquer une distinction entre les GAT, les groupes armés terroristes, et les milices armées communautaires alors que ce sont parfois les mêmes hommes. De toute façon, les victimes sont des civils, que soldats maliens et français sont censés protéger dans la lutte contre le terrorisme.

Un dialogue impossible  ?

Face à cette dérive à prétexte ethnique qui « pollue » la stratégie classique de la guerre insurrectionnelle qui prévaut au Mali, des voix commencent à préconiser des négociations pour arrêter ce conflit qui apparaît sans fin. Un scénario semblable à celui qui prévaut en Afghanistan où les talibans négocient avec le gouvernement, et les États unis qui conduisent la plus longue guerre de leur histoire. Soit 18 ans depuis 2001 accompagnés de dizaines de morts civils et de 1 000 milliards de $ dépensés, alors que les islamistes contrôlent plus ou moins la moitié du pays.

Au bout de six ans de conflit, la France n’a pas atteint cette durée, mais cette guerre au Mali, qui épuisent les hommes et usent à outrance le matériel, est déjà l’un de ses plus longs conflits. L’argument qui prévaut pour justifier ce manque de résultats qui permettraient d’inverser la tendance, est justement la durée, qui serait insuffisante aux yeux de ceux qui ont initié le lourd dispositif Barkhane dans l’euphorie de la réussite de l’opération, éclair, Serval en 2013. Sur la toile, des internautes demandent depuis le massacre du village de Sobane-Kou le départ des forces françaises et de la Minusma, dont le redéploiement au centre du pays devrait être débattu fin juin aux Nations Unies. Du coup, le mot négociation est apparu au grand jour.

Ibrahim Yaya, dans son dernier rapport de mai 2019 d’International Crisis group (ICG), dresse le constat que cette guerre est ingagnable par les armes et pose la question, qui induit la réponse : « Parler aux djihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible ? ». Antoine Dakouo, coordinateur du Centre de recherche Alliance pour refonder la gouvernance en Afrique dit la même chose. Des propositions rejetées, pour le moment, par les autorités de Bamako parce que Koufa et sa Katiba Macina ont du sang malien sur les mains. Une position similaire aux gouvernements afghan et américain, avant qu’il ne change d’avis.

Par Patrick Forestier

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