RD Congo : Kabila ou l’art de la manœuvre (analyse)

RD Congo : Kabila ou l’art de la manœuvre (analyse)

Durant les dix-sept ans qu’il a passés au pouvoir, Joseph Kabila a réussi à redresser des situations qui lui étaient fortement défavorables à coups de propositions et de décisions souvent inattendues.

Arrivé au pouvoir en RD Congo quelques jours après l’assassinat de son père Laurent-Désiré Kabila, Joseph Kabila, jeune officier d’à peine 29 ans a réussi à se maintenir au pouvoir au milieu d’inévitables intrigues qu’appelle la situation d’un pays comme la RDC, riche en matières premières stratégiques et positionné au cœur de l’Afrique. Sans background politique, le voilà qui, le 26 janvier 2001, hérite du pouvoir de l’un des plus grands pays d’Afrique et dans un contexte particulier.

Un contexte global compliqué

Il faut souligner que, depuis août 1998, la RDC était déchirée par une guerre régionale impliquant de multiples groupes armés et plusieurs pays africains comme le Zimbabwe, la Namibie, l’Angola et le Tchad, alliés du gouvernement de Kinshasa, et le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi soutenant les rebelles. C’est dans ce contexte que Joseph Kabila accède au pouvoir. Dès le début, il doit faire avec, d’abord, tout un ensemble de suspicions sur sa nationalité congolaise, et, ensuite, sur ses capacités intellectuelles. Cela ne l’empêchera pas de rester dix-sept ans au pouvoir, soit de 2001 à 2018. Pendant cette période, il a usé d’approches diverses qui lui ont permis de tenir. Concession, béquille, pont et division du camp des adversaires, tout y est passé. « Le plus grand héritage de Joseph Kabila pour moi, c’est son calme, son sang-froid et surtout sa lucidité qui, parfois, frise la fourberie. Il est prêt à faire toutes sortes de concessions envers ses détracteurs, mais il finit toujours par les rouler dans la farine », indique Florent Sefu, professeur d’histoire dans une école à Kinshasa.

Le pari du gouvernement d’union nationale

Tout a commencé le 17 décembre 2002. Toutes les forces vives de la nation sont réunies à Pretoria, en Afrique du Sud, pour mettre fin aux crises de légitimité gangrénant le pays depuis son indépendance et à l’origine de plusieurs guerres ayant touché le pays. Ces assises ont abouti à la signature d’un accord de partage du pouvoir pour une période de transition entre le gouvernement de Kinshasa, les mouvements de la rébellion, l’opposition non armée et la société civile. Cet accord appelé accord de Sun City – ou encore Dialogue inclusif entre Congolais – a amené Joseph Kabila à faire une concession sans précédent et sui generis, la fameuse formule 1 + 4, c’est-à-dire, un président plus quatre vice-présidents. De quoi relever son premier défi politique avec un gouvernement de large union nationale, ce qui a permis de pacifier le pays mais aussi de mettre en place la toute première Constitution du pays après le référendum populaire pour lequel l’opposant Étienne Tshisekedi avait appelé ses militants à voter « non ».

L’alliance salutaire avec Gizenga

Voilà qui nous conduit aux élections de 2006 avec les doutes sur sa nationalité congolaise. Qu’a fait Joseph Kabila ? Il a trouvé le moyen de s’allier à Antoine Gizenga, arrivé troisième de l’élection présidentielle, mais aussi et surtout monument vivant à l’époque, car étant l’un des derniers pères de l’indépendance. Leader dans l’ouest du pays avec son Parti lumbiste unifié (Palu), celui-ci a permis à Joseph Kabila de contrer efficacement son grand rival, Jean-Pierre Bemba, lors du deuxième tour de l’élection. Comment s’y est-il pris ? Joseph Kabila aurait promis à Gizenga qu’il serait son dauphin lors de son deuxième mandat constitutionnel, chose qui ne s’est jamais réalisée, et qui a poussé un des fidèles d’Antoine Gizenga, en l’occurrence d’Adolph Muzito, ancien Premier ministre de Kabila, à claquer la porte de la mouvance présidentielle pour rejoindre l’opposition. « Gizenga était un héros pour Kabila et ce dernier a beaucoup de respect à l’endroit du patriarche même s’il n’a pas scrupuleusement respecté les accords signés avec le Palu », estime Jean-Paul Kongolo un haut cadre du parti d’Antoine Gizenga. Il va gagner ainsi le pari de la légitimité et deviendra ainsi le tout premier président congolais élu démocratiquement par les urnes. N’ayant pas pris part à ce premier rendez-vous, l’opposant Étienne Tshisekedi a alors fait un retour triomphal au pays pour se préparer aux élections de 2011.

Changer les règles du jeu en plein match

Lucide et surtout conscient du poids politique de l’opposant Tshisekedi, Joseph Kabila va à cet effet multiplier les stratagèmes jusqu’à changer les règles de jeu en pleine compétition, à l’instar de la révision des quelques dispositions constitutionnelles concernant l’élection présidentielle. Alors à deux tours, elle sera à un seul tour, ce en vue d’éviter le scénario de 2006. Il se voit une fois de plus être proclamé vainqueur sur fond de vives contestations du fait d’irrégularités qui ont émaillé le processus, mais aussi de la mort de milliers de civils tués dans la répression qui s’en est suivi.

Identification : l’astuce pour durer

Cependant, le temps passe. La Constitution congolaise du 5 février 2006 consacre un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Voilà Joseph Kabila en plein dans son deuxième mandat constitutionnel. Après plusieurs tentatives de modification constitutionnelle, il va tenter au début de l’année 2015 de conditionner les élections de décembre 2016 à l’identification nationale sachant que cette opération prendra plus ou moins trois ans. Là, les choses se compliquent car il a dû affronter la résistance de la population trois jours durant avec plusieurs morts au bout. Conséquence : la dissolution de l’Onup, structure devant assurer l’enregistrement ou l’identification de tout citoyen congolais avant l’organisation des élections.

La ligne rouge tracée en 2016…

L’année 2016 a été particulière dans l’histoire politique congolaise moderne. Des appels à la manifestation pacifique sous la houlette d’Étienne Tshisekedi s’accentuent en vue d’exiger le respect de la Constitution. Joseph Kabila contraint de trouver une piste pour se maintenir au pouvoir va miser sur les évêques catholiques à l’issue d’un dialogue « jugé non-inclusif » à la Cité de l’Union africaine de Kinshasa, dialogue conduit par l’ancien Premier ministre togolais, Edem Kodjo, et boycotté par une grande partie de l’opposition. La Cenco se verra alors confiée l’ultime mission d’initier un nouveau dialogue plus inclusif. Face à la Cenco, l’opposant emblématique et radical Étienne Tshisekedi à la tête d’une large coalition de l’opposition politique (Le Rassemblement) avec le très actif Moise Katumbi.

Dans un tel contexte, les chances de Kabila de se maintenir sont faibles, très faibles mais l’Église catholique, très écoutée, réussit finalement à faire fléchir ces opposants radicaux et dans la nuit de la Saint-Sylvestre 2016, un « pré-accord » va être signé qui prévoit un « arrangement particulier ». Les élections sont fixées à décembre 2017, soit une année de report, la primature devra revenir à l’opposition et Joseph Kabila ne devra pas briguer un troisième mandat présidentiel.

Le tournant de la mort d’Étienne Tshisekedi

Hélas, deux mois après la signature dudit accord, Étienne Tshisekedi meurt. Joseph Kabila en profite et édulcore l’esprit et la lettre de l’arrangement particulier qui attribuait à l’opposition le droit de nommer le Premier ministre. Et voilà Kabila qui exige que l’opposition lui fournisse une panoplie de noms d’opposants pour le poste de Premier ministre, une façon pour lui de nommer un Premier ministre de son choix. En avril, Bruno Tshibala un des fidèles de Tshisekedi est nommé Premier ministre après une scission de l’opposition mettant ainsi fin à la médiation des évêques catholiques. Victimes à leur tour de la fourberie de Kabila, les évêques qualifient alors la nomination de Tshibala d’« entorse à l’accord ».

Diviser pour mieux régner…

Conséquence sur le terrain : les partis et coalitions de l’opposition se scindent en plusieurs groupes et des responsables de l’opposition font une transhumance vers le pouvoir. Résultat : Joseph Kabila, revigoré, obtient un glissement de deux ans en toute quiétude. Les élections seront ainsi renvoyées en décembre 2018. Des suspicions sur un troisième mandat anticonstitutionnel refont surface et après avoir laissé planer le doute sur sa volonté de briguer un nouveau mandat, le président Kabila renonce et désigne le 8 août 2018 son ex-ministre de l’Intérieur et secrétaire permanent du PPRD au pouvoir, Emmanuel Ramzani Shadary, comme le candidat de son camp au présidentiel.

Le round des élections du 30 décembre 2018

Nous voilà donc face à des élections qui ont finalement eu lieu le 30 décembre 2018. Le peuple congolais souhaitait qu’elles constituent un nouveau départ. Le monde entier a salué le peuple mobilisé qui a bravé la pluie dans plusieurs villes et villages, pour faire face à des machines à voter en panne, un fichier électoral infecté, etc. Le 10 janvier 2019, la Ceni en a publié les résultats avec comme grand gagnant Félix Tshisekedi avec 38,57 % contre Martin Fayulu 34,83 % et Ramazani Shadary 23,84 %. Tout de suite après la publication des résultats par la Ceni, le camp de l’opposant Fayulu a dénoncé ce qu’il qualifie de « putsch électoral ». La Conférence des évêques, qui avait déployé plus de 40 000 observateurs, a remis en cause cette victoire du fils d’Étienne Tshisekedi indiquant que les résultats ne reflétaient pas « la vérité des urnes ». Juste après sa proclamation par la Ceni, le nouveau président a rendu un hommage à Joseph Kabila qu’il considère désormais comme un allié politique pour avoir accepté de « quitter le pouvoir ».

Le moins que l’on puisse dire est que la majorité des Congolais ne se retrouve pas dans les résultats de la Ceni et ce d’autant plus que, avant que celle-ci ne les rende publics, il y a eu des rencontres secrètes entre Joseph Kabila et Félix Tshiskedi, de quoi alimenter le débat sur la nature de l’arrangement entre ces deux hommes. « Jusqu’à quand Joseph Kabila continuera avec sa fourberie ? » lâche Andy Mwaka étudiant en droit dans une université de Kinshasa. Aucun Congolais n’a oublié le dernier discours de Joseph Kabila devant les chefs d’État de la SADC peu avant la désignation de son dauphin : « Je ne préfère pas vous dire adieu mais à très bientôt. » Encore une fois, Joseph Kabila a trouvé, avec les résultats des législatives et des provinciales, le moyen de renverser une affaire bien mal embarquée. Avec les législatives et les provinciales gagnées par ses partisans, selon les résultats (contestés) donnés par la Ceni, Joseph Kabila demeure toujours en selle. Et tout laisse entrevoir que Félix Tshisekedi est parti pour ne pas tenir tous les leviers du pouvoir. De quoi en faire un président d’alternance au rabais… et de maintenir Joseph Kabila et ses partisans aux commandes du pays. Une fois de plus.

Par Junior Malula, à Kinshasa

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