Dans cette histoire de carburant, “Il y a une grosse mafia derrière “

Dans cette histoire de carburant, “Il y a une grosse mafia derrière “

Ahmed Kourouma, Secrétaire général de l’Union pour le progrès de la Guinée (UPG) fait partie de la génération des jeunes leaders politiques qui tentent de sortir des sentiers battus. Pour lui, on ne pourra sortir le pays de l’ornière qu’en faisant la politique autrement. Entretien…

A un moment on vous a annoncé du côté de l’opposition républicaine, le
lendemain vous avez démenti l’information. Qu’est-ce qui s’était passé réellement ?

Il ne s’est rien passé. Comme je l’ai toujours dit, nous sommes un parti du centre. C’est-à-dire que nous sommes un parti qui est le parti du recours. En fait le centre dans un pays c’est toujours le parti de recours, celui qui dialogue, qui est dans le consensus. Parce que les deux grands partis du pays n’arrivent pas à s’entendre. La preuve en est que Jean-Marie Doré a été le Premier ministre de la transition, ce n’est pas rien, c’est lui qui a amené le pays vers la démocratie, qui a permis des élections. C’est ça le Centre.

Donc nous entendons demeurer et ouvrir ce qu’on appelle la troisième voie. Celle de l’équilibre entre les deux grands partis qui sont souvent enfermés dans leurs doctrines, dans leurs oppositions à l’autre. Nous sommes le parti qui prône l’Etat, celui qui se bat pour les citoyens, les sans voix. Donc je suis absolument anti bipartite et je ne veux pas qu’il y ait un holdup dans la vie politique guinéenne. Puisqu’il y a des gens qui ne pensent pas forcement être d’accord avec Alpha Condé ou Cellou Dalein Diallo, on n’entend pas ces gens-là. Donc l’UPG entend être le porte-voix de ces gens-là.

Comment se porte l’économie guinéenne ?

L’économie guinéenne se porte très mal. Nous avons un taux d’inflation de 9%, pour une croissance qui atteint à peine 09. Donc c’est catastrophique pour le pays. Nous n’avons pas une productivité c’est-à dire un PIB qui est exsangue. Nous consommons et importons beaucoup plus que nous n’exportons. Parce qu’il n’y a pas de productivité agricole suffisante. Voilà l’économie va très mal.​

A qui la faute, selon vous ? Parce qu’à entendre le gouvernement c’est Ebola qui est à la base de cette récession économique…

Non ce n’est pas Ebola. Ebola n’est pas la cause ou les maux de toute la Guinée. C’est aussi un manque de vision, de pragmatisme économique. Un manque de leadership de la part des hommes politiques guinéens en général. Et puis surtout je pense qu’on doit sortir de l’affairisme de l’Etat. Il faut donner la priorité aux privés. Parce que c’est le système privé d’un pays qui est le créateur d’emploi, le pourvoyeur d’économie, le pourvoyeur de croissance, c’est lui qui innove, qui invente. Donc il va falloir que la Guinée qui n’est pas un pays à part, fasse preuve de patriotisme économique, redonne confiance à sa jeunesse et à ses entrepreneurs qui souffrent et qui seraient capables à mon avis si on leur faisait confiance par une politique volontaire, volontariste d’aide aux entreprises, ce que tous les pays pratiquent au monde, nous, nous ne le faisons pas. Donc voilà les leviers qui devraient permettre à la Guinée de s’en sortir. Donc il faut arrêter d’accuser Ebola, certes Ebola a été important, mais je pense que le manque de vision économique de la part du pays tout entier et de sa classe politique toute entière est responsable du marasme dans lequel nous nous trouvons.

La baisse du prix du carburant n’est toujours pas effective en Guinée.
Comment percevez-vous cela ?

Il y a une grosse mafia derrière tout cela. C’est le système qui gangrène le pays. Je ne crois pas que la baisse du prix du carburant est inhérente à la montée du pouvoir d’achat de ce qu’on appelle le panier de la ménagère. Pour moi c’est une fausse solution. Parce que
les syndicats ont obtenu il y a deux ans la baisse du prix du carburant, mais ça n’a pas diminué le prix du kilométrage du citoyen lambda. C’est la preuve que l’économie ne ment pas. Donc c’est la preuve que la baisse du prix du carburant n’impactera pas sur le quotidien de ceux vers qui on devait faire une politique d’aide, c’est à-dire ceux qui ont élu le Professeur Alpha Condé, le peuple d’en bas. Donc c’est un faux problème, ça va bénéficier à quelques privilégiés des fonctionnaires, comme d’habitude, les syndicats.

Rio Tinto a annoncé son retrait du mont Simandou. Quel est votre point de vue ?

Qu’ils s’en aillent. Nous sommes fatigués. Ma génération est fatiguée de voir que Rio Tinto joue avec nos matières premières. Il boursicote,c’est-à-dire, ils viennent ici signer des contrats, ils vont dans les bourses de New York, de Londres et de Tokyo se faire des plus-values extraordinaires, pendant que nous, nous souffrons. Donc moi je dis que Rio Tinto s’en aille. Parce qu’il y a une génération qui va renégocier les contrats miniers ici.

C’est une génération qui a fait des études soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, mais qui parle le même langage qu’eux. Il est temps que l’Afrique comprenne qu’elle serait capable de faire bénéficier son peuple de ces matières premières, parce qu’elles nous appartiennent, c’est la terre de nos ancêtres. Et puis en suite négocier des contrats en fonction de l’intérêt collectif du pays, mais pas en fonction de quelques-uns. L’Afrique détient 60% des richesses mondiales, c’est ce qu’on appelle les richesses fossiles.

Donc ce dont ils ont besoin là-bas pour se développer. Je vous donne un
exemple. La Guinée est le deuxième producteur mondial de bauxite. La
bauxite sert à fabriquer leurs voitures, leurs avions, etc. Comment se
fait-il que nous soyons encore à tendre la main au niveau du FMI, nous soyons contents lorsque le FMI daigne nous donner un petit 25 millions de dollars us. C’est le manque d’ambition d’une génération, d’uneclasse politique qui fait qu’on est encore à tendre la main. Et ça pour ma génération, ça me parait insupportable.

Donc vous vous ne craignez pas une conséquence néfaste pour le pays
suite à ce retrait ?

La conséquence néfaste c’est de croire qu’une seule compagnie minière
pourrait sauver le pays. On a fait le ‘’tout minier’’ dans ce pays. Or
il faut je le redis se reconcentrer sur ce qui marche ailleurs, c’est-à-dire l’esprit d’initiative, l’esprit d’entreprise, le libre-échange. Il faut développer l’échange inter-régional. Nous sommes le pays qui sommes composé à 70% de cultivateurs. Il va falloir que l’on produise pour exporter. Nous avons des pays qui sont demandeurs de produits agricoles, comme le Sénégal, le Mali. Nous avons la chance d’avoir un port autonome. Nous sommes plus ouverts sur la mer. Donc nos produits pourraient être exportés si nous avions de meilleures routes, un port plus développé, etc. C’est une question de volonté politique. Moi le ‘’tout minier’’ je n’y crois pas. Le projet Simandou date de plus de 30 ans, s’il devait se développer, ce serait depuis longtemps.

Qu’est-ce que vous appelez le ‘’tout minier’’?

C’est-à-dire qu’on a basé notre économie sur le fameux dicton ‘’la Guinée est un scandale géologique’’. Moi je dirais que la Guinée est un scandale de matière grise. Et la matière grise c’est d’abord l’homme. Et l’homme d’abord c’est le peuple. Le peuple c’est-à-dire les entrepreneurs, l’élite de ce pays. Voilà sur quoi moi je compte, je ne compte pas sur les mines. On est fatigué d’entendre des fausses promesses des mines. Il faut que l’on mise sur la valeur humaine, seule la génération va développer ce pays économiquement. C’est à dire les entrepreneurs, les jeunes diplômés des écoles, mais qui sont souvent mal formés malheureusement. Il faut qu’on les redonne l’envie​ nourrir leurs enfants. C’est ça qui nous préoccupe. Ce n’est pas le énième dialogue sur la énième CENI qui devrait tenir des élections. Comment voulez-vous que le peuple qui a faim puisse aller voter. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est de sortir le pays de ce marasme économique dans lequel il faut le ‘’tout économie’’ dans ce pays.Il faut qu’on se batte pour ça.

Ma préoccupation première, elle n’est pas politique. Je refuse de participer à ce débat-là qui pour moi constitue un débat stérile. Parce que ces débats ne font pas avancer ou ils ne se font pas en faveur des plus démunis. Et ce qui nous préoccupe de plus c’est le peuple.

Le Démocrate

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Categories: Economie, Politique

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